« L’IA : un marché dominé par les USA et la Chine »

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Numérique
#MDN2018 - Interview d’Olivier Ezratty, analyste des nouvelles technologies, sur l’IA

Esprit critique et analyste très pointu des nouvelles technologies, Olivier Ezratty met en doute la capacité de la France à rejoindre le leadership actuel, reconnaissant cependant l’excellence dans les batailles industrielles de l’Intelligence artificielle (IA). Le sujet de l'IA sera abordé lors de la conférence du Mois du Numérique le mardi 26 juin, à partir de 18 heures.

L’Intelligence artificielle (IA)  est-il un marché comme les autres ?
Olivier Ezratty : L’IA est une nouvelle vague de l’histoire de l’informatique comme l’ont été l’Internet ou la mobilité, avec une myriade d’acteurs globaux et locaux. Elle traverse tous les secteurs d’activité. Les batailles industrielles de l’IA concernent la recherche avancée, les processeurs, les ressources du cloud, les assistants vocaux, la collecte et l’exploitation de données personnelles ou industrielles, la médecine prédictive et les véhicules  autonomes, pour n’en prendre que quelques exemples. Ces batailles se démultiplient également dans tous les marchés horizontaux et verticaux. A chaque fois peuvent y émerger de nouveaux acteurs ou se consolider la position d’acteurs existants. Le marché de l’intelligence artificielle présente la particularité d’associer des architectures matérielles de nouvelle génération utilisant des processeurs dits neuromorphiques, des algorithmes mettant en œuvre des mathématiques avancées et des données qui servent à alimenter des modèles prédictifs, le tout avec une forte dose d’intégration à valeur ajoutée.

La France, voire l’Europe, peut-elle prendre le leadership de l’IA ?
O.E. : A chaque fois que la puissance publique produit un rapport sur un secteur donné du numérique, avec l’ambition de faire de la France un leader mondial, avec ou sans l’Europe, les acteurs de l’écosystème correspondant sont tout feu tout flammes parce que leur sujet intéresse les plus hautes autorités. La lecture du rapport Villani laisse encore une impression désagréable que l’on loupe quelque chose, que l’on n’a pas posé les bonnes questions ni creusé toutes les pistes. Bref, une certaine déception est au rendez-vous malgré un volontarisme affiché de bon aloi et bon nombre de propositions intéressantes. Notamment, faire accroire que la France, sans investissement conséquent ni stratégie, peut s’immiscer dans un leadership détenu par la Chine et les USA avec beaucoup d’avance relève de l’illusion. Avec l’habitude, on voit rapidement venir les chausse-trappes de nombreuses propositions courtelinesques ou sans impact majeur. Est-ce que le statu quo actuel sur la  domination des USA côté logiciels et Internet et celle de l’Asie côté matériel perdurera ? L’Europe voudrait bien récupérer sa part du gâteau mais il semble qu’elle ne sera pas plus importante que celle qu’elle récupère dans les industries numériques d’aujourd’hui. Elle risque même d’être, encore plus, prise en sandwich entre les USA et la Chine.

Et l’excellence française ?
O.E. : L’excellence des chercheurs français est souvent mise en avant pour justifier le rôle de la France dans le marché de l’IA. Ils sont en effet les troisièmes plus grands contributeurs en publications scientifiques après les Américains et les Chinois. Mais cela ne suffit évidemment pas pour transformer cette performance intellectuelle en atout économique. Aux USA, ceux qui ont tiré leur épingle du jeu étaient des acteurs dont le modèle économique était périphérique à celui du logiciel comme le service pour IBM, le cloud pour Amazon ou la publicité pour Google et Facebook. Ce phénomène pourrait très bien se reproduire avec l’IA. Il pourrait même être accentué par le poids économique des données qui est tout aussi important que celui des algorithmes et des logiciels d’IA. Ceci dit, parmi les batailles industrielles de l’IA telles la recherche, le matériel, les données et les véhicules autonomes, des acteurs Français jouent un rôle de premier plan. 

Quel est l’avenir de l’IA ?
O.E. : L’histoire de l’informatique et du logiciel est pleine d’enseignements. Certains évènements du passé pourraient se reproduire, comme l’émergence de plateformes dominantes, la démocratisation des outils  et la prolifération d’activités de services. Le champ de l’IA est éminemment vaste. Les travaux les plus avancés concernent les systèmes d’aide à la décision, allant dans le sens de la création d’intelligences artificielles généralistes, ces mythiques AGI (Artificial general intelligence) capables de raisonnements généralistes, à même de résoudre les problèmes les plus complexes des entreprises voir des Etats. D’autres travaux portent sur le traitement du langage qui reste encore balbutiant malgré les prouesses actuelles des agents conversationnels et vocaux. L’essentiel pour le développement de l’IA réside dans la fluidité des idées et des cerveaux afin qu’ils puissent créer les meilleures applications.
Quel futur tout ceci préfigure ? Un futur où nous nous laissons guider en permanence par les machines et où le cerveau n’a plus de temps libre ou au contraire, où il est laissé en jachère par une bonne partie de la population ? En tout cas, ces IA vont poursuivre la modification en profondeur de notre relation au temps, une relation qui va changer avec ces outils qui nous assistent (objets connectés, agents conversationnel, robots, etc.) et nous disent quoi faire à tous les instants.